Et si l’innovation ne consistait pas à améliorer la représentation du réel, mais à le déformer pour en révéler des dimensions invisibles ?
L’œuvre de Francis Bacon permet d’explorer cette question à travers une démarche artistique singulière. Bacon ne cherche pas à reproduire fidèlement la réalité. Il part de formes reconnaissables, notamment de la figure humaine, pour les soumettre à des distorsions qui modifient profondément notre perception. Pourtant, malgré ces transformations, le sujet ne disparaît pas. Il demeure présent, mais nous ne pouvons plus le regarder de la même manière.
Bacon est un artiste figuratif qui défie l’abstraction. Il est un créateur d’images, autodidacte et très cultivé, nourri de références philosophiques et d’histoire de l’art. Il traduit le quotidien en peinture par le biais de distorsions. Cette position est particulière car il ne renonce pas à la représentation du réel, mais refuse de s’en tenir à ses formes habituelles. La déformation devient un moyen d’expression et de recherche. Et cette déformation, dans ce sens, n’est pas une erreur ni une dégradation du réel, car elle peut devenir un instrument permettant de mettre en évidence des aspects que les représentations conventionnelles ne rendent pas visibles.
La biographie de Michael Peppiatt, «Francis Bacon: Anatomie d’une énigme», apporte un élément particulièrement intéressant pour comprendre cette démarche. Dans les années 1950, Bacon est encore à la recherche de son langage artistique. Il réalise de nombreux tableaux et en détruit beaucoup. Cette période est marquée par une véritable lutte avec la matière. Dans les années 1970, cette lutte n’est plus la même. Ce changement permet de s’interroger sur le rôle du processus dans la création car il ne consiste donc pas uniquement à exécuter une idée, il contribue à la transformer.
Bacon est figuratif, mais son œuvre entretient une relation complexe avec l’abstraction. Il ne se contente pas de choisir un langage artistique plutôt qu’un autre, car il travaille dans cette tension. Cette particularité invite à dépasser une conception de l’innovation fondée sur des oppositions trop simples. Dans de nombreux domaines, nous avons tendance à classer les méthodes, les outils et les solutions dans des catégories distinctes les quelles facilitent la compréhension, mais elles peuvent aussi limiter les possibilités de création.
L’innovation peut apparaître précisément lorsque l’on travaille dans l’espace qui sépare ces catégories, lorsque l’on ne cherche pas immédiatement à résoudre une contradiction en éliminant l’un de ses termes. Il ne s’agit pas de mélanger des approches de manière artificielle, mais de comprendre ce que leur confrontation peut produire. Cette capacité à travailler dans la tension entre plusieurs représentations constitue une piste intéressante pour les entreprises qui cherchent à développer des solutions différentes de celles qui existent déjà.
Ce qui m’a également frappée dans sa biographie, c’est l’influence de Picasso. Lors de sa visite d’une exposition de peintures de Picasso à Paris, le choc est tel qu’il détermine sans doute son entrée dans la peinture. Cette relation entre connaissance, influence et création mérite d’être soulignée. La nouveauté ne naît pas nécessairement de l’absence de références. Elle peut apparaître lorsque des connaissances existantes sont assimilées, confrontées et transformées pour produire une nouvelle manière de penser.
Dans les domaines techniques et technologiques, un modèle, un dessin, une base de données ou une représentation numérique ne sont jamais la réalité elle-même. Ils constituent une manière de la décrire, organisée selon des choix et des conventions. Lorsque ces représentations deviennent les seules références utilisées, elles peuvent finir par limiter notre capacité à identifier des problèmes ou des possibilités nouvelles. La démarche de Bacon nous invite à poser une autre question, que pouvons-nous découvrir lorsque nous cessons de considérer nos représentations habituelles comme des images définitives du réel ? L’enjeu n’est pas de déformer systématiquement les informations, mais de comprendre que changer de représentation peut parfois permettre de découvrir ce qui échappait à notre regard.
La biographie de Michael Peppiatt est également intéressante par la profondeur de son analyse. Elle explique les tableaux de Bacon et permet de comprendre les références qui traversent son œuvre, sans réduire sa peinture à une lecture superficielle. La croix, notamment dans la représentation de la crucifixion, concentre chez Bacon plusieurs dimensions de l’expérience humaine comme c’est la mort, la souffrance, la renaissance, la cruauté de l’homme envers l’homme, le désespoir et l’isolement. À une époque où la marchandisation de la culture et le marketing littéraire tendent parfois à privilégier la présentation et la consommation rapide des contenus, cette profondeur mérite d’être rappelée. La création de valeur peut aussi consister à révéler une complexité, à proposer une autre interprétation et à donner accès à des dimensions jusque-là négligées.
Le parcours de Francis Bacon permet ainsi d’envisager l’innovation sous un angle différent. Il ne s’agit plus seulement de chercher une amélioration à l’intérieur d’un système connu, mais de questionner les représentations qui déterminent notre manière de comprendre ce système. Déformer, dans cette perspective, ne signifie pas s’éloigner arbitrairement du réel. Cela signifie accepter de modifier notre manière de le regarder pour faire apparaître d’autres possibilités.

Three Studies for a Crucifixion. 1962. © Francis Bacon.
Référence
FRANCIS BACON — ANATOMIE D’UNE ÉNIGME. Auteur: Michael Peppiatt
Compte rendu du livre Par Y. Muriel
Cette biographie de Michael Peppiatt consacrée au peintre Francis Bacon porte particulièrement bien son titre, dans la mesure où celui-ci exprime la recherche philosophique qui traverse la peinture de Bacon. Cette peinture parle de la chair, de l’« anatomie » humaine, pour mieux rappeler que l’homme n’est pas seulement un être qui réfléchit. En ajoutant le mot « énigme », l’auteur nous rappelle le mystère d’une peinture qui s’éloigne des poncifs et des lieux communs, et qui devient ainsi une source de création.
C’est en 1996 que le livre paraît à Londres, alors qu’il existe déjà deux biographies consacrées à l’artiste. Michael Peppiatt et Francis Bacon ayant passé beaucoup de temps ensemble pendant trente ans, cette biographie, qui sort du lot, constitue une véritable plongée dans la pensée et l’œuvre de l’artiste.
Alors que les années 1950 sont une période durant laquelle Bacon se cherche encore, réalisant de nombreux tableaux qu’il détruit ensuite, les années 1970 ne sont plus marquées par cette même lutte avec la matière.
Malgré la marchandisation de la culture, que l’on pourrait aujourd’hui traduire par le marketing littéraire, ce livre nous parle parce qu’il possède un contenu détaillé, accompagné de nombreuses explications des tableaux, qui nous aident à comprendre l’art de Bacon. On ne se perd pas dans la superficialité d’une lecture facile, conçue pour satisfaire le public.
Le lecteur ne reste pas sur sa faim, car il découvre ce que représente la « crucifixion » pour Bacon : la croix est le symbole par excellence de la mort, de la souffrance, de la renaissance, de la cruauté de l’homme envers l’homme, du désespoir et de l’isolement.
L’auteur parvient à exprimer, sans remarques malvenues qui ne feraient qu’aboutir à la platitude, le sujet du pape Innocent X peint par Velázquez, dans un esprit proche de l’ouvrage de vulgarisation.
Bacon est un artiste figuratif qui défie l’abstraction, un créateur d’images, autodidacte et très cultivé, nourri de références philosophiques et d’histoire de l’art, qui traduit le quotidien en peinture par le biais de distorsions.
Ce qui m’a frappée d’emblée dans cette biographie, c’est l’influence de Picasso sur Bacon. Lors de sa visite d’une exposition de peintures de Picasso à Paris, le choc est tel qu’il détermine sans doute son entrée dans la peinture. Cependant, ce n’est qu’en 1944 que Bacon décide de se consacrer pleinement à la peinture, après la réalisation de son premier triptyque, qui fait sensation dans le monde artistique : Trois études de figures au pied d’une crucifixion (Three Studies for Figures at the Base of a Crucifixion).
Une biographie époustouflante qui aurait dû remporter la mise, car on ne se perd pas dans la superficialité d’une écriture devenue un objet de consommation, mais on y trouve une œuvre qui fait primer la culture sur le divertissement.
Francis Bacon : Anatomie d’une énigme. Pour en savoir plus sur le livre :
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