Rencontre avec… Faïza Guène
Entretien avec Faïza Guène par Y. Muriel
Dans notre volonté de promouvoir les figures de l’entrepreneuriat culturel à travers le développement d’outils innovants, d’usages collectifs inédits, de nouvelles formes d’agir et de nouvelles formes d’écrire, nous souhaitons apporter un coup de projecteur sur un projet culturel innovant comme est les livres de l’écrivaine Faïza Guène.
Difficile de dresser le portrait de Faïza Guène sans l’étiqueter comme une auteure de banlieue. Pas un journaliste qui ne lui pose une question sur les problèmes des banlieues, pas un média qui ne la range dans la catégorie de «la beurette qui écrit des livres». Pourtant, en dépassant ces clichés, on découvre un parcours qui mérite d’être regardé autrement.
Son succès n’est pas simplement un conte de fées. Selon un entretien, son professeur lui aurait demandé l’autorisation de faire étudier une histoire qu’elle avait racontée par une éditrice de chez Hachette. Une rencontre qui témoigne déjà de l’importance du regard des autres lorsqu’un talent encore peu visible cherche à se faire connaître. Mais ce qui nous intéresse ici dépasse la réussite littéraire. C’est la question de l’innovation.
Comment peut-on créer quelque chose de différent lorsque les moyens manquent? Faut-il appartenir aux circuits culturels établis pour inventer une nouvelle manière d’écrire? L’innovation est-elle une question de ressources ou plutôt une attitude face au monde ?
Voici les questions que nous avons posé a Faïza:
1. Innover sans moyens, une question d’attitude.
J’ai lu dans un entretien que tu as vécu dans un quartier sans cinéma, sans librairie, sans lieu culturel pendant longtemps. Et que ta famille n’avait pas les moyens de t’acheter des livres. Donc, sortir du lot comme écrivaine c’était complètement inattendu. Mais, dans cette opposition d’idées, je trouve une situation innovante. C’est-à-dire, tu as fait ce carton comme écrivaine, parce que tu agis d’une façon innovante, tu écris des bouquins différents : langage diffèrent,… Comment, sans moyens, tu as devenu une écrivaine différente ?
À mon avis, l’innovation n’est pas nécessairement liée à l’abondance des moyens. Elle est aussi une attitude. Elle suppose de regarder les choses autrement, de trouver sa propre manière de s’exprimer et de ne pas simplement reproduire les modèles existants.
Est-ce que tu es une écrivaine outsider ?, ou insider ?
Cette distinction est intéressante, car elle pose la question de la place des personnes qui créent en dehors des circuits habituels et qui, précisément grâce à cette position, peuvent apporter un regard différent.
2. La curiosité contre la résignation
Dans Les gens du Balto, le personnage de Yéva m’interpelle particulièrement. Elle semble vivre dans la routine et l’isolement, avoir perdu sa curiosité pour les choses et se contenter de peu. Elle a, en quelque sorte, baissé les bras. Ce personnage nous renvoie à un problème qui dépasse la fiction comme est la perte de curiosité et l’abandon progressif de toute possibilité de changement. C’est l’une des raisons pour lesquelles je souhaitais t’interroger. À mon avis, l’innovation n’est pas seulement un choix professionnel ou économique. Elle peut aussi devenir un besoin humain, parce qu’elle permet de sortir de la routine, de découvrir d’autres possibilités et de s’épanouir.
Pourquoi avoir choisi de montrer ce type de personnage ? Que nous dit-il sur notre manière de vivre, sur nos ambitions et sur notre capacité à changer ?
3. L’échec, une situation ou une attitude ?
J’étais très émue avec autre «loser» du livre «Les gens du Balto», Jacques le daron, dit Jacquot, le daron ou Coco. Un chômeur accro des jeux télévisés. Il dit, par exemple : «…Rester de bosser, pour moi, c’est pas bon, ça me fait repenser au casino…Je suis interdit de jeu…», et «…Avant, ma vie était : boulot à l’usine, café derrière l’usine, copains de l’usine… Maintenant, enlève le mot «usine» et tu verras bien ce qu’il reste. Que dalle (c’est-à-dire : rien du tout !)…».
C’est bien réel ce personnage, aucune personne l’aidera, il restera seul, caché, sans aucune ambition. Il a été viré de son boulot. Mais son réel échec c’est plus se retrouver au milieu du canapé du salon sans penser qu’il peut changer sa vie qu’être au chômage. «Tout ce qu’il me reste, mes grattages, mes grilles de loto sportif et mon Rapido au Balto» dit-il.
Mais, ce qui est caché dans notre société, dans les medias… ce que l’échec est plus une attitude que une situation personnelle. Le bide, c’est quitter, abandonner, baisser les bras. Pour quoi tu as voulu attirer l’attention sur ce personnage, ce anti-héros ? Peut-être parce que la littérature permet de rendre visibles des situations que nous préférons souvent ne pas regarder.
4. Donner de la visibilité : une forme d’innovation sociale
Et le méchant Jojo, le patron du café, qui se fiche de Jacques, qui se moque de la fragilité d’un chômeur «…Jojo, le patron du café, il se fiche de moi. Il a une gueule de salopard (genial, Faïza !). Vraiment, c’est écrit sur son front qu’on ne peut pas lui faire confiance…» . Personnellement, je ne suis pas frappée par Jojo, parce qu’est un personnage réel, du quotidien. Mais ce que me frappe c’est que qu’on laisse tomber les «loser». Donc, on a un devoir qui est caché, de les aider. Et je crois, Faïza, que tu as compris ce devoir car tu les as donné visibilité, lequel est une forme d’aide. Qu’est-ce que tu penses ?
C’est aussi une forme d’innovation transformer notre manière de percevoir les autres.
5. Culture et innovation, sont-elles une relation nécessaire ?
Est-ce que tu penses que les sujets culture et innovation sont liées ?
Pourquoi la culture n’est-elle pas encore considérée comme une valeur fondamentale de notre société ? Est-ce parce qu’elle contribue à former des personnes plus critiques, capables de remettre en question les idées reçues et les modèles établis ?
La culture ne se limite pas à la consommation de livres, de films ou d’œuvres artistiques. Elle permet de développer une capacité de réflexion, d’interprétation et de questionnement. Dans cette perspective, l’innovation culturelle ne consiste pas seulement à produire de nouvelles œuvres, plutôt elle consiste aussi à ouvrir de nouvelles façons de penser et à rendre possibles des regards différents sur le monde.
6. La culture face à la marchandisation
Guilles Deleuze dans la revue Minuit définissait la marchandisation de la culture : «Il faut qu’on parle d’un livre ou qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire». C’est-à-dire, il parle du livre «muet», des romans de gare ou du livre qui se tait au profit de son auteur.
Pourquoi les livres en tête de gondole et en tête de ventes se perdent dans la superficialité d’un art (écrire) devenu un objet consommable ?
C’est une question particulièrement intéressante pour l’entrepreneuriat culturel. Créer une œuvre et réussir à la faire connaître sont deux défis différents, mais lorsque la communication devient plus importante que le contenu, ne risque-t-on pas de perdre de vue la raison même de la création ?
7. La lecture à l’heure de la transformation numérique
Et finalement, le collectif Lire demain (https://yolandamuriel.com/2017/05/15/lire-demain/) réfléchisse sur l’actuelle dématérialisation de la lecture. Face à la question si on va encore lire sur papier, ils croient qu’au moment où le digital offre plus de possibilités que le livre, celui-ci sera de moins en moins utilisé. Est-ce que vous pensez qu’on assiste à une complète transformation de la communication écrite? Est-ce que vous avez éditions digitales de vos livres?
La question n’est pas seulement de savoir si le papier va disparaître, mais de comprendre comment les usages culturels évoluent et quelles nouvelles possibilités peuvent émerger.
À travers ces questions autour de Faïza Guène et de ses livres, plusieurs dimensions de l’innovation apparaissent. Innover sans disposer de moyens importants. Trouver une voix différente sans nécessairement appartenir aux circuits établis. Refuser la résignation et préserver sa curiosité. Donner de la visibilité à ceux que la société laisse de côté. Enfin, défendre la valeur d’une œuvre dans un environnement où la communication et la commercialisation prennent parfois le dessus sur son contenu. L’entrepreneuriat culturel ne consiste donc pas uniquement à créer une activité autour de la culture. Il peut aussi consister à inventer de nouvelles manières de raconter, de transmettre, de faire réfléchir et de participer à la vie collective.
L’innovation commence parfois par une question simple:
pourquoi continuer à faire les choses de la même manière ?
Note: cet entretien a été préparé par Y. Muriel dans le cadre de sa réflexion sur l’entrepreneuriat culturel et l’innovation. Les questions ont été adressées à Faïza Guène, mais nous n’avons malheureusement pas reçu de réponse. Au-delà de cette rencontre qui n’a pas eu lieu, ces questions ouvrent une réflexion sur une autre manière d’entreprendre : transformer les contraintes en ressources, les différences en forces créatives et la culture en moteur d’innovation.

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